À revers (parler à tant qu’écrire) des leurres

Vernissage le samedi 2 novembre 2019 à 15h
  • Jean-Julien Ney
Du 2 novembre au 7 décembre 2019

-Galerie II-

 

 

Jean-Julien Ney

À revers (parler à tant qu’écrire) des leurres

Le travail de Jean-Julien Ney s’intéresse à la sculpture et à la photographie, non pas en tant que disciplines spécifiques et étrangères l’une à l’autre, mais plutôt comme composantes d’une pratique installative hybride, orientée vers l’objet. Son action réunit l’intérêt que la photographie a porté aux sciences optiques et le caractère haptique de la sculpture dans des dispositifs « pour l’œil », tel que les décrit l’artiste, qui existent en relation avec le spectateur. 

Les structures qui occupent l’espace de la galerie se trouvent à mi-chemin entre des machines rudimentaires et des systèmes de présentation, dont la ou les fonction(s) ne sont pas clairement définies. Paravents, tableaux, réflecteurs; les associations formelles affleurent, bien que les mécanismes se donnent d’emblée comme non-opérants, du moins sans sophistication ou technologie. Le bois brut, portant les marques de sa fabrication artisanale, instaure à lui seul un rapport plus intime ou sensoriel qui distingue clairement les œuvres de leurs référents utilitaires. Les plexiglas colorés, qui semblent plutôt remplacer les parties fonctionnelles, sont à la fois écrans et fenêtres, selon le chemin du regard, en bloquant et laissant voir successivement l’espace, son propre reflet et celui des objets. En cela, l’installation place le spectateur au centre de son action : c’est son regard qui cadre, ses déplacements qui déterminent ce qui est voilé ou dévoilé, son parcours qui contribue à donner un sens à ces machines qui paraissent en attente d’un usage inconnu. L’unicité de chaque expérience est en ce sens inscrite dans l’œuvre, en réconciliant la pure objectivité de la vision et la subjectivité du sujet – l’œil et le spectateur, pour citer la formule de Brian O’Doherty. 

Mais il n’y a pas que les surfaces qui morcèlent l’appréhension de l’œuvre : l’utilisation du langage sténographique, reproduit sur certaines zones de plexiglass, introduit un système de signes tombé en désuétude et dont la traduction n’est pas donnée à tous. Citant l’ouvrage Physique photographique de Louis Gaudart et Maurice Albert, qui traite des effets physiques de l’image et des reflets, cette transcription gestuelle détourne le texte original (et sa mise en abyme) en isolant des fragments et en tronquant des phrases, jusqu’à l’obtention d’autres sens, parfois absurdes. En raison de l’effort que sa lecture demande, la sténographie agit comme une forme de codage, voire de brouillage, qui à son tour cache (et éventuellement, révèle), une partie de l’œuvre. Le caractère primitif du dessin au doigt fait également écho à l’aspect mal dégauchi des structures de bois, pointant vers ce que l’artiste désigne comme le « virtuel préhistorique », cette idée d’une recherche optique mettant en œuvre des stratégies basiques ou sommaires, en contradiction avec l’omniprésence du virtuel dans nos technologies contemporaines. Par la négation d’une quelconque interactivité ou réactivité des œuvres, en présentant des machines qui ne font « rien » ou du moins, qui n’accomplissent pas ce que l’on attendrait d’elles à première vue, Ney prend effectivement le contrepied d’un art médiatique axé sur une sur-stimulation des sens, en proposant un ralentissement et une acuité visuelle qui font de plus en plus souvent défaut. 

 

 1.Brian O’Doherty (1999). Inside the White Cube: The Ideology of the Gallery Space, Expanded Edition. Berkeley : University of California Press

 

Bio

Le travail de Jean-Julien Ney résulte d’une quête d’analogies entre espace haptique du volume et espace optique de l’image. Prenant la forme d’installations mêlant sculpture et photographie, cette recherche produit des systèmes autonomes véhiculant leurs propres codes et logiques. Diplômé de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon en 2014, Jean-Julien Ney a participé au programme GENERATOR mis en place par 40mcube à Rennes, exposé à la galerie Thaddeus Ropac dans le cadre de Jeune Création 67e, au Frac Limousin, à la Zoogalerie à Nantes ainsi qu’à la galerie Hors Les Murs à Marseille. Il a récemment exposé à la 64e édition du Salon de Montrouge à Paris et participera à une exposition collective au Frac Grand Large – Hauts-de-France en septembre 2020 à Dunkerque.

 

Bio de l’auteure

Marie-Pier Bocquet est candidate à la maîtrise en histoire de l’art à l’UQAM et actuellement coordonnatrice à la programmation d’Arprim, centre d’essai en art imprimé. Finaliste au concours Jeunes critiques de esse arts + opinions en 2016, elle développe une pratique d’auteure, de commissaire et de travailleuse culturelle. Depuis 2014, elle fait partie du comité éditorial de la revue de dessin HB. Elle a été co-commissaire de l’exposition HB no 6 / HORS PAGE, présentée au Centre d’art et de diffusion Clark en 2017 et commissaire de l’exposition de la relève en art d’impression Faire monde : regard sur les microcosmes de Catherine Magnan et d’Andréanne Gagnon, au centre d’artistes Caravansérail en 2014. Ses textes ont été publiés dans la revue esse arts + opinions, ainsi que dans les opuscules de la galerie Art Mûr, du Centre d’art et de diffusion Clark, et de CIRCA art actuel.