Dans l’intimité du leurre

eXcenter | Programmation hors les murs à la galerie Desjardins
  • Mathieu Cardin, Charles-Antoine Blais Métivier, Cynthia Dinan-Mitchell et Kristi Ropeleski.
Du 13 septembre au 27 octobre 2019
Dans l’intimité du leurre, première d’une série de quatre expositions collectives
Présentée du 13 septembre au 27 octobre 2019
Lancement 13 septembre 2019  de 19h à 22h. L’artiste Julie Cloutier Delorme présentera L’Aspect Stress, une performance sonore produite par Le bureau de l’APA, et sera également DJ lors de la soirée.
Avec les œuvres de Mathieu Cardin, Charles-Antoine Blais Métivier, Cynthia Dinan-Mitchell et Kristi Ropeleski.
Commissaires Emmanuelle Choquette, Marthe Carrier, Émilie Granjon et Stéphanie Chabot.
ARTICLES :  L’art actuel à la rescousse, Jérôme Delgado, Le Devoir
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Dans l’intimité du leurre

Le trompe-l’œil se niche dans le temps du surgissement, au moment où l’effet de surprise nous sort d’une contemplation poétique. Il s’inscrit dans une stratégie de séduction à la fois douce et amère motivée par le double jeu de l’illusion et de la désillusion, du vrai et du faux. L’exposition Dans l’intimité du leurre présente des œuvres installatives, sculpturales et picturales qui jouent avec les seuils de la perception sensorielle et déjouent les sens. Cynthia Dinan-Mitchell explore le figuratif dans des compositions hautes en couleur. Elle crée des univers narratifs complexes par un travail d’assemblage et de juxtaposition d’objets facilement reconnaissables, mais dont la cohabitation est visuellement déroutante, voire étrange. L’association d’éléments éclectiques produit un conflit perceptivo-cognitif où s’installe une tension figurative. Surréaliste? Le travail de Cynthia Dinan-Mitchell l’est indéniablement. Mais chez elle aucune distorsion iconique à la Dali ou Miro. Sa démarche se rapproche davantage d’un Magritte : décontextualisés, les objets qui composent ses vanités dans Crâne blanc (2019), Crâne noir (2019), Mains noires (2019) et ses natures mortes Sans titre (2019) s’exposent dans un rapport spatial impossible ou encore sont associés à d’autres dans une relation iconique et sémantique déconcertante.

La composition sert également l’illusion et le détournement chez Mathieu Cardin dans une installation in situ à la fois séduisante et intrigante. L’artiste s’inspire du concept de précession qui, en langage scientifique, définit le changement graduel d’orientation de l’axe de rotation d’un objet. Lorsqu’une toupie tourne à vitesse constante, des forces centrifuges la maintiennent sur un axe vertical. Lorsque la vitesse faiblit, le mouvement se modifie rompant l’effet gyroscopique… Ce qui occasionne une discontinuité dans la rotation. Ce débalancement est tellement imperceptible qu’il semble n’avoir aucune incidence, et pourtant Mathieu Cardin présente cette zone de tension dans l’installation Motion fondamentale par l’entremise d’une précession de la Terre, ici mise en intrigue dans un contexte publicitaire percutant et dérangeant. N’est-ce pas le propre de la publicité de jongler avec ces notions, de flouter le réel et de vendre du rêve?
Où se trouve l’illusion? Où se trouve la vérité? Dans ce flot répétitif d’informations commanditées, nous arrivons à croire ce que nous voyons.

 

Pour Kristi Ropeleski, l’illusion se situe également dans le spectre sans cesse malmené entre voir et croire voir. Et chaque fois, le paradoxe du voir croise le fer avec celui de l’être. Comme l’évoquait Christina Bagatavicius, « tous [les éléments] sont des sujets facilement reconnaissables sans être tout à fait ce qu’ils semblent être. Regardez de près : il y a toujours quelque chose qui cloche. Quelque chose de désaxé. D’exagéré. De légèrement décalé1 ». Et ce décalage est d’autant plus fort qu’il s’immisce dans la dialectique entre l’histoire de la peinture et l’univers de la culture pop et de l’Internet. Tandis que Cyclops peut faire réfé-rence aux monochromes du modernisme, il suggère également un emoji. Si la femme représentée dans Babyface emprunte la pause d’un portrait classique, il y a dans le choix de ce modèle – Elle Fanning, célèbre actrice états-unienne –, une volonté évidente d’évoquer les excès de la culture pop, que l’on pense à la surmédiatisation ou à la sursexualisation. L’univers riche, profond et parfois élitiste de l’histoire de l’art côtoie celui, superficiel, instantané et parfois populiste, des communications internautes. Chez Kristi Ropeleski, ces deux univers se tiennent côte à côte dans un fragile équilibre empreint d’humour qui nous amène aussi à réfléchir à la surface, toile ou écran, que l’artiste envisage comme une limite entre réalité et fiction.

Ce double jeu trouve également chez Charles-Antoine Blais Métivier des pistes d’exploration fascinantes. Porté par un travail sur les technologies, précisément autour de l’engouement pour le iPhone et l’accoutumance qu’il occasionne, l’artiste cultive l’illusion de l’haptique. L’installation Tentative de connaissance nous renvoie à nous-même, à nos réflexes tactiles, sans oublier leurs travers. La main n’est plus la digne compagne d’un instrument de création comme le prônait l’historien André Leroi-Gourhan. Elle devient presqu’assujettie aux interfaces, écrans et tablettes qui la séduisent non seulement par leur capacité de préhension, mais aussi de translation. Le désir de toucher ou de prendre les iPhone en céramique ou autres accessoires de Tentative de connaissance reste fort, même si l’on se rend compte qu’ils ne sont pas vrais. Entre désirs projetés et déception du réel, les artistes nous in-vitent dans l’intimité d’un leurre à la fois dérangeant et captivant, mais aussi repoussant et séduisant. Prendre le temps de déni-cher l’illusion, c’est avoir l’occasion de contempler/critiquer notre société dans ses travers et sa beauté.

– Un texte de Marthe Carrier, Stéphanie Chabot, Emmanuelle Choquette et Émilie Granjon