Trop-plein/trop peu

  • Vida Simon
du 18 janvier au 14 mars 2020

       -Galerie II-

VIDA SIMON

Trop-plein / trop peu

L’incurablement : sept agrégats pour la période romantique suisse de Vida Simon

Nico Pam Dick

Traduit de l’anglais et du philosophique (États-Unis) par Oscar Daniel Canty

1. Son sublime abject est aussi un sublime du vestige, un sublime élémentaire, un sublime transitoire. La dégradation au ras du sol, le rétrécissement des membres, l’usure des étoffes, la coupe rouillée, la classification dégénérée, l’organe atrophié/détérioré/insolite. Laisser une trace, un souvenir, une retaille de tissu inutilisable. Ou partir de fragments, de marques, qui proposent de nouveaux agencements. Déjà au-delà du système et de son ordre jusqu’au désordre libéré. Non pas alpage mais cassage, ramassage. Esthèse sauvage. Plaisir, horreur, effroi – l’incroyable pouvoir de création/destruction de la nature. Une philosophie des taches.

2. Son atomisme poétique ourdit des conjectures moléculaires à partir de concaténations, de contiguïtés éphémères. Dans un espace en suspension, des agrégats d’éléments chargés se manifestent et se dissolvent. Dessins ou objets figuratifs, abstraits ou ambigus : simples ou sophistiqués. Son paramonde est une collection de specs qui relient les choses, où specs signifie spéculation, inspection, espionnage, spécification, mouchetage. Contra chez Démocrite et Leucippe, ici les atomes sont eux aussi mortels, vulnérables.

3. Il y a du jeu dans sa sémantique matérialiste pour les incantations, l’animation, les questions, les méditations. Sémantique de la composition, syntaxe positionnelle : al/chimie. Ce qui se ressemble s’assemble, sous peine de friction des opposés. Dans cette corporalité charnelle et objectale, la matière vit son annonciation. Page après page dessinée feuilletée jusqu’à ce que soit révélé un message. Ou qu’un idiolecte puisse être rêvé. Condensation, déplacement d’un papier déchiré ou froissé, de bouts de caoutchouc, de tissu plié; livrets, cosses desséchées, chemises en boule; spirales, baluchons et nœuds. Archives, inventaire sans repos : table des matières, tableau périodique, table de cuisine, table de vérité, autel. 

4. Dans ce sanatorium pour Miss suisse, rien n’est entier, il n’y a donc pas de remède, que des parties du corps et du souci pour elles. De l’opulence à la pauvreté. Héraclite dit que l’âme sèche est la plus sage. Thalès que tout est eau. Que cela coule en toi ou que tu t’y coules : irréalisme liquide. De l’eau minérale extraite de la pierre philosophale. À raviver, réclamer? Lentement, pas instantanément : sensation, attention. Et le temps libéré de l’enfance. Mais une fabrique de jambes artificielles, parce qu’il y a toujours quelque chose de manquant. Les jambes, les bottines de ses poupées. Bébelles innées, babioles acquises. Mineures, maladroites, abîmées, brisées. Non pas bien mises mais très mal en point. Sublime fragile. Juvénile et/ou vieillissant. Organes fabuleux, cavités/sacs corporels, phylactères, créatures sous-marines ou dégonflées. Non pas corps sans organes mais organes sans corps. Humour, étrangeté, étonnement, tendresse.

5. Elle, inventive comme activité/sensibilité libérée (voir Novalis). Inscription, cueillette, couture, étalement, etc. Testant, plaçant dans son environnement incontrôlé : attentionnée sans être précautionneuse. Délicate indélicatesse. Salut fugace. Si alors sa conjonction expérimentale, et/ou sa conjonction rituelle. Rêverie dynamique du centrifuge, centripète. De l’itération.

6. Cet empirisme illogique expose l’homologie de l’organique, de l’artificiel, du cosmique. Les objets font apparaître des configurations de débris galactiques. Variations d’échelles, ou de dimensions : 3D, 2D, 2 ½ D. La sculpture et le dessin changent d’identité. Tous deux sous-entendent une matérialité humaine au-delà de l’état viandeux. Liquide, poussière? Trop-plein de l’âme? Élusifs. Les dessins dissimulent, leurs formes sont suggestives : du sublime ou du privé ineffables.

7. Sa temporalité transforme les objets en accessoires pour une performance potentielle de l’artiste ou de l’observateur. Dans cette forêt, labo, théâtre, chapelle se trouvent des stations de dégât, de deuil, de délice. La pratique n’aboutit à aucune amélioration, elle encourage plutôt les regards complices – s’incliner, s’accroupir, s’asseoir. Temps infini : ouverture momentanée. Sur les questions – est-ce que ce dessin plein de bavures veut vraiment aller ici? Qu’est-ce qui la retient de jouer avec la nourriture de l’esprit? L’art peut-il la sublimer dans son trop-plein/trop peu?

Biographie de l’artiste 

Vida Simon combine différentes techniques pour créer des installations et des performances in situ. Son travail a été présenté sur la scène internationale dans divers contextes comme des galeries, des chambres d’hôtels, des devantures de magasins, des théâtres, des toits, une ancienne synagogue, une ancienne écurie, une maison abandonnée, une petite église… Parmi ses plus récents projets, mentionnons A Very Slow Blue, une performance sur l’île Tatihou (France, 2018), Änlichkeit, une exposition individuelle à la Kunsthalle Lingen (Allemagne) et Carried Away, un projet en cours avec Jack Stanley (Comox Valley Art Gallery, Colombie-Britannique; Galerie B-312, Montréal; Villatalla, Italie; Villa des arts, Dakar, 2019). Son travail met de l’avant l’improvisation, l’intimité, la fragilité et la résonance des matériaux éphémères. 

www.vidasimon.net

Biographie de l’auteure

Écrivaine et artiste, Nico Pam Dick (pseudonymes Mina, Gregoire et autres alias Pam Dick) est l’auteure de Moira of Edges, Moira the Tart (OPR, 2019), this is the fugitive (Essay Press, 2016), Metaphysical Licks (Book*hug, 2014) et Delinquent (Futurepoem, 2009). Avec Oana Avasilichioaeille, elle a traduit, le roman de Suzanne Leblanc La maison à penser de P. (The Thought House of Philippa,Book*hug, 2015). Dick réside à New York et séjourne régulièrement à Montréal.